Le secret, c'est du silence et le secret professionnel, de l'action !

Résumé : L'association entre secret professionnel et maintien de la situation en l'état est fréquemment activée dans les débats publics, notamment lorsqu'il est question de violence intra-familiales. Cette idée reçue négative, en progression ces dernières années, nourrit la contestation sociale du secret professionnel. Il convient cependant de distinguer deux catégories de "secret". Le premier, que nous appelons "Secret nocif extensif" est bien une forme qui peut être préjudiciable pour les personnes et familles. En identifier les composantes permet de mieux cerner ses caractéristiques et comment le professionnel peut s'y retrouver piégé. Il sera aussi rappelé que des révélations aussi peuvent s'avérer nocives. Mais le secret professionnel, c'est justement différent que la représentation l'associant à une forme de passivité. Au "Secret nocif extensif" s'oppose le "Secret Action professionnel". Il met à jour des formes d'actions qui sont mises en oeuvre par le travailleur social dans le cadre discret qu'offre le secret professionnel. Il s'agira au final de souligner cet aspect forcément moins accessible et donc moins connu de ce que le secret professionnel est ainsi que ce que font les professionnels soumis au secret.

 

Il existe une idée reçue très largement répandue concernant le secret professionnel. Celle que le silence du professionnel équivaut à de la passivité, l'absence de toute action. Cette idée reçue montre toute sa force sur les thèmes des violences conjugales et plus largement des violences intra-familiales. On voit alors rapidement surgir cette idée : ne pas signaler, c'est garder le secret donc ne rien faire qui fasse évoluer la situation... et par conséquent laisser la violence perdurer.

On se retrouve alors rapidement confronté au sophisme du faux dilemme : «  Mieux vaut signaler les soupçons que vous pouvez avoir sur la sécurité physique et morale d’un enfant, au risque de vous tromper, plutôt que de laisser un enfant dans l’enfer de la maltraitance et ainsi risquer sa vie. »

Si cette représentation intuitivement négative de l'idée de secret est si présente, c'est peut-être parce que l'idée de parler est perçue comme forcément libératrice et salvatrice. Fondée sur l'idée que c'est par la parole que l'on dépasse les problèmes, on voit des professionnels proposer, puis inciter voire enjoindre les personnes à parler de ce qui fait mal... pour aller mieux. D'autres approches existent qui ouvrent ces questions différemment. Cette représentation négative s'origine peut-être aussi en raison de l'image du "secret qui ronge et détruit" associée aux secrets de famille. Le secret de famille a semblé trop souvent tout expliquer, du malaise de l'adulte à la souffrance de l'enfant, et la remontée dans le temps de la famille, génération après génération, autorisait toutes les explications aux souffrances actuelles. Dans le champs du travail social comme dans le grand public, l'idée de secret forcément nocif au sein de la famille a marqué beaucoup d'esprits. Trop, probablement (1). Enfin, il existe une représentation qui associe l'idée de secret à celle de "moralement répréhensible",voire légalement répréhensible. Rappelons que nombre des secrets de chacun d'entre nous sont positifs. Par exemple, un sentiment amoureux ou une relation amoureuse que l'on ne dit à personne, c'est bien un secret et personne ne trouvera cela suspect en soi... Mais la norme de transparence (2) qui traverse nos sociétés génère quelques regards suspicieux même sur des moments délicieux.

Quand le secret est grave, il est donc important pour les professionnels d'en distinguer deux formes, et de rappeler ainsi dans le débat public que le secret professionnel n'est pas le simple et unique fait de se taire.

Secret-Nocif Extensif

Il existe bel et bien des secrets nocifs au sein de tous les systèmes humains. Ceux qui relient les membres d'une famille comme ceux qui relient l'un ou plusieurs de ses membres à un ou des professionnels. Par exemple, quand le secret de la personne est suivi d'un état qui se dégrade, une souffrance qui s'accentue. Prenons deux exemples, le premier dans le cas de violences passées et le second quand il y a violence encore active.

Secrets des personnes

Le premier exemple est celui de la victime d'un viol qui souffre en silence et ne veut en parler à personne, parce qu'elle a honte, parce qu'elle se sent salie, parce qu'elle a peur de choquer et de faire du mal à celle ou celui à qui elle se confierait, parce qu'elle a peur que cette histoire lui échappe, parce qu'elle craint de ne pas être cru, etc. Milles raisons peuvent expliquer un tel choix. Mais lorsque nous posons l'hypothèse que ce qu'elle garde secret contribue à l'atteindre, à l'abimer, à se dégrader, à prolonger et amplifier les blessures, ce secret peut être nommé comme nocif pour elle. Dans le cas contraire, si elle est arrivée à vivre avec ce souvenir, qu'elle en a moins souffert au fur et à mesure, le secret aura probablement été protecteur. Dans les deux cas, le secret (viol) est le même. Ce n'est donc pas vraiment le secret qui est nocif ou protecteur. Ce sont les effets qu'il produit ou renforce qui le qualifient de nocif ou protecteur (amplification ou réduction des dégâts).

N'oublions pas que le secret n'est qu'un des facteurs de la vie d'une personne, et que "nocif" ou "protecteur', il existe une série d'autres facteurs qui peuvent expliquer une dégradation ou une amélioration d'une situation : état de l'environnement affectif, des conditions matérielles et professionnelles, des relations sociales, etc.

Deuxième exemple, les cas de violences encore à l’œuvre (violences conjugales, violences sur enfants, violences sur adultes par exemple). Là aussi, les actes de violence contribuent à la dégradation de l'état des personnes, qu'elles soient majeures ou mineures. Le caractère nocif de la violence fait de ce qui empêche de la faire cesser un facteur de risque que les effets nocifs perdurent. La question du secret n'est qu'un des aspects qui peut produire une baisse ou arrêt de la violence. Il est des secrets révélés qui ne font pas automatiquement cesser la violence, voire l'amplifient (que l'on pense à ces situations de femmes qui ont parlé à l'extérieur de la violence et qui subissent en retour une nouvelle vague de menaces et agressions). Si face à cette violence, l'enfant et/ou l'adulte est tétanisé, dans l'impossibilité de la réduire ou faire cesser, ni d'en parler à un tiers, alors il est probable que le secret maintenu indéfiniment soit préjudiciable pour la ou les personnes concernées par cette violence.

Extension au professionnel

Ce secret aux effets nocifs appartient d'abord aux personnes concernées. Il peut se transmettre à un tiers soumis au secret professionnel. Apportant du crédit à ce professionnel qui, a priori, a une capacité et obligation de se taire, le secret peut être dit. De secret absolu, le voilà devenu "secret-dit" et toujours secret pour autant. Le fait de dire suffit-il à expurger la situation de tout caractère nocif ? Non, bien entendu. Car cela va dépendre des effets produits par cette révélation, lesquels dépendent de la prescription qui accompagne la révélation et surtout le positionnement du professionnel en réponse à cette prescription.

Comme exemple, j'ai souvenir d'une cette mère m'appelant pour me dire que sa fille lui a révélé un secret terrible mais qu'elle n'a pas le droit d'en parler car sa fille l'a prévenu : si sa mère parle, elle dira que "c'est pas vrai". En clair, la règle imposée par la fille est l'interdiction que ça se dise à l'extérieur. Mais le fait grave poursuit ses effets délétères sur la fille et maintenant sur sa mère. Il est donc interdit de changer les choses, et cette règle, imposée par la fille et portée par la mère, s'étend jusqu'au professionnel que je suis. Cette extension, si elle m'avait tétanisé et que je l'avais adoptée implicitement en m'en tenant à un simple constat, aurait empêché la résolution de la situation  marquée par une grande souffrance pour l'adolescente et sa mère.

Voilà comment un secret peut devenir nocif lorsque l'on s'adresse à un professionnel : c'est quand ce professionnel n'en fait rien. Le secret est ici synonyme de silence-inactif absolu. Et c'est cette image qu'ont les critiques du secret lorsqu'ils disent qu'il faut signaler parce que le secret permet la perpétuation des actes insupportables. Mais le secret professionnel, ce n'est justement pas ce silence/sidération désemparé. Avant de voir ce qu'il est, un petit rappel s'impose sur un fait trop souvent oublié.

Les révélations nocives

Puisque l'on parle aisément de "secret nocif", il est nécessaire de rappeler que des révélations nocives existent aussi. Il y a des dévoilement du secret par la personne elle-même qui se traduisent par plus de souffrances encore, par des tensions nouvelles qui s'ajoutent à ce qui abîme déjà. Révéler un secret est un acte complexe.

La charge du secret pour celui qui révèle et celle pour son interlocuteur peuvent être différentes. Un secret peut paraître peu grave, seulement embêtant, pour le premier tandis que pour l'autre il fait écho à une situation insupportable qui le bouleverse et le laisse envahit par des affects douloureux. Du même secret (élément factuel), deux évaluations peuvent être faites, deux sortes de sentiments et émotions peuvent découler.

C'est aussi la question du moment et du contexte de la révélation qui peuvent influer pour faire du  "passage du secret"  une étape plutôt favorable à une issue désirée ou au contraire un chemin plus rude pour la ou les personnes. Là où l'apaisement était espéré, de la culpabilité et des préjudices peuvent atteindre plusieurs personnes sans avoir aidé celle qui révèle. La clarté de ce qui est révélé doit aussi être présente, car les implicites, les suggestions sans explicitations peuvent générer des incompréhensions peu propices à l'amélioration de la situation. Enfin, lorsque l'on dit, la chose échappe à la personne puisqu'un tiers peut désormais agir sur sa vie, par toujours comme souhaité ou souhaitable pour la personne qui s'est confiée. 

Certaines révélations sont nocives, qu'elles viennent de la personne porteuse du secret ou d'un professionnel qui les a recueillies, quand bien même ces révélations sont encouragées et vues comme la "voie royale" de l'amélioration d'un situation. D'où l'importance de ce que va faire le professionnel soumis au secret.

Secret-Action Professionnel

Le secret ne garde ses effets nocifs que si sa révélation au professionnel ne modifie rien positivement dans la situation. Comment alors ne pas tomber dans le piège du secret paralysant concernant une situation où la ou les personnes sont abimées ? Cela part d'une définition lisible du rôle du professionnel au-delà descriptifs creux ("accueil, écoute, évaluation, orientation") qui ne disent absolument rien de la spécificité d'un travailleur social.

Le rôle du professionnel

Face à toute situation, et d'autant plus lorsqu'il y a souffrance, voire danger, le travailleur social et la personne partagent deux objectifs liés : amplifier les capacités de la personne afin qu'elle puisse résoudre ses difficultés. Cela peut passer par une mobilisation de ses compétences, l'appui des relais dont elle dispose (solidarités organique et/ou mécanique), l'extension de son réseau de soutien, etc. On mesure ainsi que la rencontre avec le travailleur social est déjà autant une action qu'une mise en action.

Si cette personne dépose un secret, le travailleur social n'est pas une "consigne". Il n'a pas pour fonction de garder les secrets même s'il ne doit pas les donner à autrui que la personne qui les lui a confié.  En lui confiant un ou des secrets, elle vient conclure un pacte implicite (j'ai besoin d'aide pour gérer ce "truc' qui m'abîme) qui peut être explicité et transformé en action par le professionnel (comment pouvons nous ensemble chercher une voie de résolution de ce problème sans vous nuire ?).    

Ouvrir sur une possibilité de changement

C'est donc la production d'un changement positif dans la situation qui est visée par la personne, avec l'appui du professionnel. Il ne peut se taire sur ce que la personne lui apprend, ce qui ne signifie pas en parler en dehors, mais continuer à en parler avec elle. La première personne avec qui il doit y avoir partage (ce que j’entends, ce que je comprend, ce que j'imagine et qui a besoin d'être confirmé ou infirmé par elle), c'est la personne. Ce faisant, approche empathique et reformulation à l'appui, le professionnel permet la reconstruction d'une cartographie de la situation enrichie, différente pour la personne, avec des risques qui se précisent, des pistes possibles qui apparaissent.

Penser sa propre situation de manière enrichie, c'est de l'action. Une action qui fait que la personne peut partiellement voire totalement reprendre en main une situation sur laquelle elle pensait ne plus avoir de prise. Rendre possible la production de choix éclairés, c'est aussi de l'action. Et cela se traduit selon les situations par des déclenchements d'actions par la personne : une demande de FSL, un soutien éducatif, une procédure devant la justice civile et/ou pénale, un soutien thérapeutique, une aide à la discussion, une tentative de se positionner différemment dans les interactions, etc. Mille façons de sortir de la difficulté et du préjudice qu'elle génère.

Le temps qu'il faut

Cette action n'est pas nécessairement immédiate. C'est possiblement ce qui intrigue et inquiète les partisans d'une résolution à l'instant. Le signalement (sous une forme administrative ou judiciaire) les satisfait, car il se fait sur l'instant. Quant à résoudre le problème, la souffrance, en renforçant les capacités des personnes, c'est peu souvent le cas. La pensée rapide amène à confondre le moyen (signalement) et l’objectif (la protection effective). Il n'est de travail social que si le temps est pris avec la personne de comprendre avant d'agir, d'essayer de faire avec (prendre en compte) plutôt que de faire à la place (prendre en charge), de réfléchir de façon anonymisée avec des pairs sur la situation si elle est complexe et/ou grave...

Cette transformation du secret confié en action par le professionnel soumis au secret professionnel, c'est tout l'art et le savoir attendus du travailleur social. Ceux qui en attendent la production systématique de signalements en officiel (formalisé) ou officieux (oral) pour chaque situation de tension entraînant de la souffrance et des corps et têtes qui s'abîment, ceux-là se trompent furieusement. Pour signaler, un professionnel administratif suffit. Un travailleur social n'est utile et (normalement) formé que pour savoir gérer les tensions liées au fait de conserver cette information dans un contexte donné (2),  travailler le social, le lien, la situation et co-produire des résultats durables.

Heureusement, ce travail avec les personnes (et pas pour rédiger avec elles leur auto-signalement...) se fait au quotidien sans passer outre le choix de la personne. Tout cela se fait à bas bruit, à l'écart des observatoires et à l'abri des regards. Si le secret, c'est du silence, le secret professionnel c'est la transformation du silence en action, quand bien même elle est discrète. D'où l'urgence de la rappeler sans cesse face aux idées reçues erronées qui submergent le débat public.

Laurent Puech

Notes :

(1) Les thérapeutes familiaux Camillo Loriedo et Gaspare Vella écrivent : "Notre expérience nous a amenés à la conviction que dans le champ de la thérapie familiale, et probablement dans beaucoup d’autres domaines, on a tendance à surestimer le rôle pathogène du secret (...). (...) nous gardons l’impression que l’on attribue encore trop souvent une valeur pathogène aux secrets." in SECRETS ET SYSTÈME FAMILIAL : PROTECTION OU PRÉJUDICE ? « Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux », 2004.

(2) cf La reconfiguration du secret professionnel, Antoine GUILLET, Ed. Secretpro.fr, 2019.